La frontière floue !
Avez-vous remarqué autour de vous : boulangers, cuisiniers, coiffeurs, fleuristes, toutes ces corporations ont des ''ATELIERS'' et se proclament pour certains ''ARTISTES'' ?
Comment un salon de coiffure devient un ''atelier'' ? Comment un boulanger quitte son statut d'artisan et devient ''artiste'' ?
Un geste artisanal maîtrisé se répète à l'infini et son résultat sera toujours le même.
Alors oui, l'artisan peut tendre vers la frontière floue l'art, et s'appeler « artisan d'art », mais à partir de quand devient-il « artiste » ?
Les métiers de l'artisanat d'art peuvent totalement exister dans la frontière de l'art, car elle est large et floue.
La création artisanale est liée à une utilité pratique ou décorative. L'artisan produit des objets qui répondent à un besoin, une fonction précise. Le savoir-faire et la maîtrise technique sont au centre de sa démarche.
L'objet produit est conforme au sens strict, à une idée préexistante, un modèle ou une tradition.
Le geste pourra ainsi se répéter, associé à des techniques précisément définies à l'avance.
Une haute maîtrise, et une précision d'exécution exceptionnelle pourront faire penser au mot « art », cependant même si la tentation est parfois bien grande, la production de ces objets sera en grand nombre, ils seront identiques ou analogues à tout le moins, ils auront une utilité définie, et seront reproductibles.
Des techniques de mise en œuvre bien définies aboutiront toujours aux mêmes résultats, et donc aux mêmes objets produits avec une fonction utilitaire.
La valeur des objets produits, ainsi que celle du travail fourni, dépend de la connaissance et de la maîtrise technique du travail, des gestes et des matériaux, affectant une « réputation » au sein de la corporation et des clients ou commanditaires. Leurs difficultés d'exécution à un niveau d'exception produiront un phénomène de rareté, et le prix des créations pourra être, de ce fait très élevé, mais toujours dans un domaine artisanal.
Croissants et pains au chocolat sont reproduits en grand nombre par des gestes techniques qui auront toujours le même résultat, à chaque répétition. L'artisanat peut être exercé avec brio, et certains artisans maîtrisent leurs métiers de façon inégalable, créant une hiérarchie dans leur propre corporation.
Alors certes, un luthier ou un ébéniste par exemple, rentrera souvent dans la frontière de l'art, s'il crée des objets en pièces uniques, et en œuvres originales. Cependant un restaurant qui s'appelle « atelier », et un chef qui s'appelle « artiste », cela est un peu plus complexe à articuler, car sa démarche est artisanale, et non pas artistique, il ne va pas créer un plat, qui ne se dégustera pas, et qui ne sera jamais refait !
Il va créer un plat, avec une recette précise, que sa brigade pourra refaire à la demande, en contrôlant les techniques aussi bien que lui, mais sans lui.
L'artisanat devenu artisanat d'art peut être classé au patrimoine mondial de l'UNESCO, et évoluer en un autre objet dit immatériel. Cette notion peut rejoindre l'idée de "la frontière floue de l'art", comme pour les dernières inscriptions de 2025 :
L'œuvre de Le Corbusier, le soufflage du verre, la couverture zinguerie, la construction en pierre sèche.
Par ailleurs le prix de la production artisanale est objectivement calculé par trois paramètres principaux :
– le prix des matériaux nécessaires,
– le temps nécessaire et son coût horaire,
– la hiérarchie de la maîtrise des techniques dans une corporation.
Les artisans et les artisans d'art produisent des objets utilitaires, qui sont censés être fonctionnels, et servir à quelque chose. En comparaison, l'art ne sert à rien physiquement, il n'est utile que psychologiquement ou intellectuellement.
Une partie du métier de peintre peut être vue comme un artisanat :
La peinture peut avoir des successions de gestes qui produiront les mêmes effets, comme la préparation d'une toile, la pose d'un vernis, la création d'un châssis, la tension de la toile avec des semences, mais le geste de l'art est unique, une toile est unique, elle ne peut pas avoir de jumelle (en théorie), les copies sont censées être des épiphénomènes.
Chaque œuvre est issue d'un acte créatif unique, non reproductible. Même avec des techniques similaires, les œuvres seront sans précédent et sans descendance. En théorie, car là aussi il peut y avoir des artistes qui travaillent avec un système de multiples, ou un travail délégué à d'autres intervenants que l'artiste lui-même. Il est certain que ces techniques mènent ces artistes vers la frontière floue plus près de l'artisanat.
En art les œuvres n'ont aucune fonction utile, ou pratique : "on ne se sert pas d'une œuvre !"
Leurs valeurs sont d'ordre de :
– l'émotion,
– la réflexion,
– l'esthétique,
– l'intellect et de la connaissance,
– la rareté, l'unique.
TOUTES ces valeurs sont uniquement subjectives, elles varient fortement selon les époques, la sociologie des publics, des lieux de production et de commercialisation et la sensibilité de chaque spectateur ou regardeur.
Ces nombreuses subjectivités sont un drame quotidien pour tous les artistes, car elles vont définir sa gloire et donc son prix de vente, qui ne repose sur rien de tangible.
Le prix de l'art ne repose pas, comme pour l'artisanat, sur le prix des matériaux, sur le prix du temps d'exécution horaire, et sur une certaine hiérarchie dans la maîtrise des techniques. Il repose sur une multitude de paramètres qui, pour la plupart, échappent totalement aux artistes : la mode, l'air du temps, la reconnaissance, le milieu et les moyens financiers d'origine, les opportunités rencontrées, donc la chance, les capacités personnelles de chaque artiste à pouvoir saisir les opportunités, autrement dit, à savoir se vendre.
C'est cruel, dévastateur au quotidien, mais la « cote » d'un artiste dépend de paramètres et d'événements dont il n'a pas forcément le contrôle.
Même si ses techniques d'exécution peuvent incarner une haute qualité, et bénéficier d'une parfaite maîtrise, cela n'interviendra pas forcément dans le prix de vente, ni dans leur nombre, et inversement.
En revanche, il devra ''boucler'' ses exercices comptables en accord avec les lois fiscales en vigueur !
Ses charges seront pourtant bien concrètes : prix de l'atelier et de son fonctionnement, du matériel et des matériaux, des expositions...
Ce sont des sommes importantes qui ne seront pas considérées véritablement dans l'évaluation des prix de vente.
Si de mon point de vue l'artisanat se différencie par sa vocation première de produire des objets reproductibles et utilitaires, dans le monde de l'art les œuvres peuvent devenir des « objets utilitaires » à leur tour, et c'est assez pathétique !
Quand l'art devient objet de spéculations, de pouvoirs, de placements ou d'évasions fiscales, voire une possibilité de blanchiment d'argent, ce qu'il sait faire, hélas, il se réduit dans ces cas à une valeur marchande, bien avant toutes autres valeurs.
Le prix de l'art est tout autant subjectif que les qualités d'une œuvre.
L'art reste-t-il de l'art ou devient-il « objet » quand il se réduit à un pur mouvement financier sans autres considérations ?
L'art peut également se rapprocher de l'artisanat d'art en faisant alliance avec la décoration : peinture décorative murale, panoramiques, grotesques, céramique. La frontière est floue tant du côté de l'artisanat que de l'art.
Il est une quête de beauté, de pureté, d'exaltations, d'innovations, d'abstractions et d'expressions. C'est une recherche sans début, et sans aucune fin possible. Au quotidien nous travaillons, ce travail est tout ce que nous pouvons mettre en perspective, notamment parce que nous ne savons pas d'où vient véritablement l'œuvre. Elle demande à être réalisée, elle demande à naître, mais nous ne connaissons pas précisément ses origines, et ce qu'elle incarnera au final. Une part plus ou moins grande, de la création, reste incertaine, hors de contrôle.
Le processus, malgré la maîtrise des techniques, repose sur une phase intuitive. Cette intuition devra retransmettre, ou traduire, une émotion pure dans l'âme, le cœur ou l'esprit de l'artiste.
Cette émotion, pouvant être passionnée ou pas, vient d'une idée, d'une envie, ou d'une vision particulière, et personnelle, du monde. Elle est unique, subjective et ouverte à l'interprétation.
Chaque artiste explore ses recherches personnelles : séduire, émouvoir, décrire, dénoncer, murmurer, hurler, rire, pleurer, s'attendrir, toutes les composantes humaines qui peuvent animer une création, même la folie. Tout ce qui compose la palette infinie des émotions humaines est possiblement utilisé par les artistes et les créateurs.
Parfois dans un consensus, parfois dans la révolte, dans la rupture des conventions, ou la continuité héritée d'un mouvement passé, ou présent.
L'art est intellectuel, spirituel, transcendantal, oui, et de plus en plus dans l'art contemporain il se dématérialise, et parfois totalement.
Dans ma pratique, je travaille avec mes mains, autant qu'avec mon âme, mon cœur ou mon esprit. Mes mains traduisent mes idées, mes envies, et mes passions en couches fines de peinture sur une toile. Avec ce travail manuel et dans la maîtrise des gestes, je peux ''faire'' et donc je peux ''dire''.
Je porte un héritage, un apprentissage long et rigoureux, je n'ai pas inventé une technique.
J'ai appris et je travaille avec cet apprentissage.
Ma capacité est de transformer une toile tendue sur châssis en une histoire, en émotions, en perceptions, en évocations, en narrations. Un objet certes mais dont le sens est unique et non reproductible.
Je ne me sens pratiquement jamais artiste, mais plus simplement peintre, je tends parfois à rechercher un geste juste et artisanat, plutôt qu'une attitude artistique.
Parfois je rejoins cette « frontière floue » que je tente ici de définir, parce que souvent j'y vis.
Refuser d'être artiste est aussi une humilité, en plus d'être un refus d'attitude, le geste prime, ainsi que le savoir-faire acquis durement, mais mon intention reste la recherche d'émotions.
Donc je ne suis pas artisane, et je ne suis pas artiste non plus : je suis peintre.
I. LLOR